bascule

 Je contemplais ce vestige d'un temps révolu en me demandant si malgré la rouille il lui arrivait encore de servir. Les ponts bascules d'aujourd'hui sont électroniques, fragiles et la maintenance se fait à coups de blocs pré-assemblés que n'importe quel imbécile pourrait changer (1). Un pont comme ça nécessitait une main d’œuvre qualifiée pour l'entretenir. Dès les années 90 on n'en trouvait plus, et on en formait plus. Je parle en connaissance de cause : j'ai travaillé dans ce secteur, un printemps et un été, pour préparer la campagne de récolte et les interventions d'urgence pendant celle-ci. Le patron m'avait recruté "faute de mieux" parce qu'il ne trouvait personne, m'avait mis en équipe avec un vieux compagnon bien rodé, et je m'en suis pas mal tiré. Peu après, la boite mettait la clef sous la porte, écrasée par le manque de marchés dû à la généralisation de l'électronique. J'ai appris beaucoup de choses sur la question durant ce court laps de temps. C'est que nos cibles étant très éloignées les unes des autres, il y avait de long trajets que nous meublions en nous enrichissants mutuellement, le gars se souciant d'autre chose que de la trajectoire du ballon, cette baudruche qu'on jette en opium du peuple afin qu'il n'aie pas le temps de se voir mourir dans un univers en décrépitude. On a gaspillé la main-d’œuvre et le savoir-faire comme on gaspille les structures sociales, l'ossature de notre société. On n'a jamais autant parlé de "communication" et de "créer du lien" qu'aujourd'hui où il n'y en a plus. On peut crever la gueule ouverte sans que votre voisin s'en aperçoive. J'ai encore en mémoire ce gars qu'on a découvert au bout de longs mois parce qu'un pigeon avait malencontreusement allumé la radio. Cette désintégration sociale va de pair avec l'attitude de gaspillage généralisé des ressources comme des produits finis. C'est un tout indissociable. Et contrairement à ce que les bateleurs médiatisés essaient de nous faire croire, c'est soigneusement, consciencieusement, entretenu. Et les moutons bêlent et adhèrent. Le système est construit pour vous pousser à la consommation, vous inciter à gaspiller, et les prétendues mesures écologiques qu'on vous propose ou vous impose sont élaborées de manière à vous empêcher de réellement économiser et profiter aux spéculateurs boursiers et détenteurs de capitaux. Mon dernier voyage à la déchetterie de la zone de Chauray me l'a encore rappelé. Dans les bennes, des tas d'objets réutilisables, ou réparables. Je pense à un lampadaire en particulier qui trônait sur le dôme de déchets d'une des bennes ; fer forgé et abats-jour cuir ; que n'importe quel crétin muni d'un tournevis aurait pu rendre à sa destination première. Valeur neuf dans les 500 € au moins. J'en avais les larmes aux yeux. Il n'y avait qu'à se baisser pour le prendre, mais si je l'avais fait, on m'aurait lâché le chien d'attaque et collé en taule. En le voyant j'ai pensé à un papier récent de la Nouvelle République qui rendait compte d'un réparateur de Thouars je crois, qui s'apprête à mettre la clef sous la porte :

« Non ! Mon activité de réparation d'appareils photographiques numériques n'a pas augmenté depuis la crise financière puis économique de 2008. Et cela est très drôle. On pourrait penser que le consommateur a besoin d'économiser. Qu'il utilise nos services plus souvent depuis la crise. Ce n'est pas le cas. Je pense que cela se passe dans la tête. Il préfère bouffer des patates plutôt que de paraître ringard. Il jette le plus souvent son appareil défectueux pour s'acheter le dernier modèle, plus tendance. »Dit-il... C'est révélateur.

Je place mon espoir dans une partie de la jeune génération, dont un témoin m'a écrit récemment :

« Je viens de découvrir votre blog qui me touche particulièrement. C'est très courageux de votre part de ramasser les poubelles des autres. Je m'y colle parfois lorsque je suis aux bacs de tri sélectif car les cochons Rouennais préfèrent également laisser leurs déchets aux pieds des poubelles. Pour ce qui en est des rues... Je récupère tous les jours des vêtements, des meubles, des livres... Je ramasse tout ce qui peut encore servir pour le donner (Petit clin d’œil à donnons.org !)
Je suis étudiante et en colocation avec des amis, nous avons aménagé notre appartement uniquement avec de la récupération, des objets d'occasion et nous nous sommes fait un palace! J'aime l'idée d'engraisser au minimum les capitalistes! C'est hallucinant cette capacité qu'a l'être humain d'acheter n'importe quoi et de jeter tant de choses utiles...
On s'acharne à trier nos déchets et à les emmener aux bacs et en contrepartie on voit toutes les bouteilles et cartons des autres traîner dans la rue... C'est usant... Ce qui est triste, c'est que la plupart des personnes sont mal informées... Les gens ne pensent pas que leur vieux objets peuvent resservir... Il en a aussi beaucoup qui pensent que nos ordures ménagères sont triées et que donc faire le tri soi même n'est pas utile! C'est dramatique. En ce qui concerne les dépôts sauvages d'ordures... Là vraiment... on ne peut pas mettre ça sur le compte du manque d'information... Peut être espèrent-ils faire du composte ? Oo Bien sûr, ce n'est pas en s'abrutissant devant TF1 and Cie qu'on peut avoir suffisamment de recul pour être un citoyen respectueux (et respectable).
Pourra-t-on un jour se débarrasser de cette société de consommation ?
Adèle, 20ans Rouen - "écolo désespérée au milieu des cracras normands
 »

La réponse est simple, c'est de prises de consciences individuelles dont résulteront les changements collectifs. Mais est-il encore temps quand on voit que nos politiques se préoccupent davantage de la longueur des jupes des femmes ; ce qui sert bien le consumérisme et le capital qui en profite, sous couvert de pseudo-laïcité ; que de l'impact de nos comportements sur la Terre ? Même les verts n'ont pas vraiment réalisé que c'est un bouleversement structurel qui est nécessaire, en profondeur, davantage que de technologies. Ce chambardement passe obligatoirement par une révision complète  de nos échelles de valeurs. Tous les aspects de la vie en sont affectés. Ce n'est pas du « soixantuitarisme attardé » comme on me le vomi parfois, puisque un certain nombre de pseudo-valeurs de cette crise d'adolescence sont mortifères à la puissance X pour la Terre et la vie qu'elle porte, la biodiversité. Les valeurs que nous avons gardées en les dévoyant. Par contre, il était quelques principes de base économiques que eux, nous nous sommes empressés de passer à la chasse d'eau, et aurions dû développer. Mais le mal remonte sans doute plus loin... Est-il permis d'espérer ? J'ai de grands doutes, mais... Je peux me tromper. On ne revient jamais en arrière me-dit-on...

doucette
Mais qui parle de revenir en arrière ? L'agriculture « bio » par exemple, n'est pas l'agriculture de grand papa. Juste un exemple : du temps de mon grand père on fumait les terres avec du fumier frais, ou quasi, ce qui est une ineptie. On a apris le compost depuis... On employait du nitrate d'argent pour dissiper les orages, ce qui est une aberration écologique. Etc...

bouffePar contre, du temps de mon grand père, on ne gaspillait rien, on concevait du réparable à peu de frais. On ne gaspillait pas la nourriture, ce qui est devenu une habitude régulière et presque naturelle chez la majorité. Ci-contre un exemple que j'ai nettoyé sous le regard guoguenard de trois jeunes lycéennes bien dans le moule. Du gaspillage résulte le manque, du manque résultent toutes sortes de maux, de vices, y compris le vol, marchepied vers toutes sortes de comportements délictueux. Tous n'y basculent pas, mais les autres geignent quand ils pourraient avoir tout, et même le reste, en faisant un peu attention. Vos mécontentements "politiques" ne tiennent pas, bien souvent, à une prise de conscience citoyenne, mais à une insatisfaction de ne pouvoir consommer, et gaspiller, davantage.
Une véritable société écologique sera une société qui empruntera le meilleurs de nos acquis, pour un résultat optimum, lavé de toutes les illusions idéologiques qui instrumentalisent l'écologie au profit... du Profit.

(1) j'en veux pour preuve que moi qui n'ai qu'un malheureux CAP sans aucun rapport, je dépanne mon ordinateur qui ne doit pas être beaucoup moins compliqué.

 pensee